Vincent Bolloré, Groupe Bolloré - L'homme qui rêve ses réalités

Vincent Bolloré, Groupe Bolloré - L'homme qui rêve ses réalités

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Si la rencontre avec une figure de l'industrie française est toujours un moment passionnant, on se dit que l'entretien n'abordera que finances et management, sur un mode convenu. Mais rapidement Vincent Bolloré donne envie de creuser sa personnalité. Il faut certes un peu de temps avant d'accéder à des facettes insolites du personnage, mais il se prête au jeu avec grande courtoisie. Et la discussion de s'accélérer progressivement. Sans cacher ni sa rigueur, ni son sens aigu des affaires et de l'entreprise, il assume avec humour une certaine autodérision. Attachant. Partons à la découverte d'un patron qui a peut-être su rester un enfant.

Entretien avec Vincent Bolloré, PDG du Groupe Bolloré

GPO Magazine : Quelles sont d'après vous les clés de la réussite ?
Vincent Bolloré : J'ignore si ce sont des clés universelles, mais je puis vous donner ce qui m'a personnellement aidé dans la réussite du groupe, si tant est qu'on puisse parler de réussite.
D'abord, savoir écouter. On n'écoute jamais assez ses clients, ses salariés, ses concurrents. Il faut avoir les oreilles tournées vers le monde. Avec le net aujourd'hui, on peut avoir de grandes oreilles. Bien sûr, avoir des convictions est précieux mais complique les choses. Autrement dit, savoir vraiment écouter, c'est accepter d'être contrarié. Ensuite, agir. Quand on a une décision à prendre et qu'on pèse le pour et le contre, on s'aperçoit que les choses souvent s'équilibrent. Il faut malgré tout prendre une décision qui, même si elle est mauvaise, vaut mieux que la non décision.
Enfin, persévérer. Quelle que soit la situation, il faut accepter l'idée de perdre et de recommencer. Que la réussite ou l'échec soient la conséquence d'une bonne ou d'une mauvaise décision, il faut savoir persévérer.

N'existe-t-il pas un autre paramètre du succès ?
V. B. : Si, le hasard.

Depuis 1822, l'entreprise Bolloré a traversé le temps, les guerres, les crises... Vous considérez-vous comme un héritier ?
V. B. : Oui. Je le revendique avec fierté et c'est important pour moi. J'ai hérité d'une histoire, d'un nom, d'une entreprise, d'un savoir-faire, de relations… dont je m'estime le garant. Je crois que je n'aurais jamais créé d'entreprise si je ne n'avais pas repris l'entreprise familiale. Je pense sincèrement que je n'en aurais pas eu le courage, tant il est difficile de partir de zéro. Lorsque vous héritez d'un jardin, finalement, l'essentiel n'est-il pas fait ? Des tâches prédéterminées s'imposent et vous incombent immédiatement. Alors, oui, je me sens héritier.

Pourtant, lorsque vous l'avez reprise, l'entreprise n'avait pas l'envergure du Groupe Bolloré aujourd'hui. Vous avez développé et mis en œuvre une diversification aussi étonnante que spectaculaire.
V. B. : C'est vrai, mais c'était un impératif. Quand j'étais jeune, l'industrie du papier, comme celle du textile d'ailleurs, étaient des grands secteurs très profitables. Et puis, en quelques années, tout cela a basculé. Des pans industriels entiers ont disparu. Il en est ainsi lorsque vous êtes sur la durée. Les choses évoluent, le monde progresse, il fallait donc nous aussi évoluer et la diversification était une obligation.

Pourquoi avoir opté pour le transport et la logistique qui n'ont rien à voir avec le papier ?
V. B. : Au tout début, c'est le hasard ! Il y avait une affaire à reprendre, la SCAC, dont j'avais entendu parler lorsque j'étais jeune et qui avait été créée par le grand-père de ma femme. La SCAC était dans le secteur de la distribution et logistique du charbon. Voilà comment c'est parti. Le hasard a donc joué un rôle déterminant. Aujourd'hui la logistique et le transport sont pour nous un secteur majeur, dans lequel il faut beaucoup investir financièrement.
Le groupe y employant près de 35.000 personnes, c'est aussi un métier d'homme. C'est enfin un métier compliqué, ce qui nous convient bien.

Mais votre diversification affiche des univers encore bien différents !
V. B. : Nous avons investi dans le secteur de la communication, avec Direct 8 en télévision, Direct Matin en presse ou encore avec Havas dans la publicité. Enfin, le stockage de l'énergie électrique, secteur sur lequel nous sommes encore en phase de gestation, avec un investissement total de 1,5 milliards d’ €. Cela étant, cette activité est le prolongement de notre activité historique papier et films plastiques, puisque l'essentiel d'une batterie est composé des technologies que j'ai trouvées il y a trente ans lorsque je suis arrivé à la tête du groupe.

Le stockage de l'électricité, on comprend, mais les autres secteurs ?
V. B. : Il faut avoir une vision. Regardez ! Nous avons investi en Afrique à un moment où personne n'y croyait. Nous avons investi dans la TNT* à une période où elle était considérée comme un secteur sans aucun avenir. Enfin, la voiture électrique ! Personne n'y croyait vraiment, aujourd'hui tout le monde en veut.

De telles orientations requièrent des investissements importants. Avez-vous un secret ?
V. B. : Nous sommes là au cœur du problème. La particularité du Groupe Bolloré n'est ni son histoire, ni son ancienneté, ni même la réalité de tous ses savoir-faire. Sa spécificité est de mener ce développement sans faire appel à la bourse. Cela a deux conséquences.
D'abord une grande liberté d'actions. Depuis trente ans nous avons réalisé de nombreux projets que nous n'aurions pas pu mener avec des actionnaires financiers exigeant des résultats à court terme. Quand on contrôle le capital d'une entreprise, on contrôle sa liberté et sa vision à long terme. Ce temps est notre allié. S'il existe un secret, c'est celui-là.
Mais il y a un point négatif. Nous sommes limités, par nature, aux moyens que nous sommes capables de dégager seuls. Il nous est impossible de rechercher de l'argent sur les marchés. Nous sommes donc plus pauvres que les groupes qui s'ouvrent sur l'extérieur.

Parlons de la Bluecar et d'Autolib’. La logique industrielle est claire, mais n'avez-vous pas un coup de cœur pour cette automobile 100 % électrique ?
V. B. : Vous avez raison, c'est un coup de cœur, mais une nouvelle fois il est issu de l'histoire. Je fais partie d'une génération qui a connu Paris avec un air pur et clair. J'ai souvenir que nous y respirions à plein poumon. Airparif ne publie pas ses chiffres tous les jours, mais ils sont parfois effrayants et à l'origine de nombre de maladies. Aujourd'hui l'augmentation du trafic automobile est telle que toutes les grandes métropoles du monde sont confrontées à cette catastrophe. Un exemple : depuis dix jours le nuage de pollution qui couvre Tokyo est d'une telle densité que même les avions ont des difficultés à mettre leurs moteurs en route. Cette pollution urbaine est un grave problème qui affecte l'humanité toute entière.
Le sujet d'Autolib' n'est donc pas l'autopartage - oui aussi ! - ce n'est pas de faire des économies d'énergie - oui aussi ! - le vrai sujet d'Autolib' c'est un enjeu vital : retrouver des villes propres. Voilà pourquoi la Bluecar est pour moi un vrai coup de cœur. J'y consacre toute mon… énergie !

Comment voyez-vous l'avenir de la voiture électrique ?
V. B. : C'est le seul avenir possible pour nos villes. Viendra un jour où la voiture 100 % électrique sera au même prix qu'une thermique essence ou diesel.

Être traité de VRP de luxe pour vendre Autolib' vous gêne-t-il ?
V. B. : Oh ! vous savez depuis trente ans j'ai été traité de tous les noms, de « gendre idéal », de « financier terrible »... etc. Moi, ma seule ambition, est de transmettre le Groupe Bolloré à la génération montante - la 7e - qu'il aille de l'avant, crée des emplois, innove, investisse sur l'avenir. Le reste, comme je ne suis élu ni par les lecteurs, ni par les journalistes et que je contrôle le capital du groupe, je n'ai aucun problème avec mon image. L'important, je le répète, est de bouger, d'avancer, de perdurer.

Changeons de sujet. Comment considérez-vous les hommes et les femmes qui travaillent dans votre groupe ?
V. B. : L'Homme dans l'entreprise occupe évidemment une place centrale très importante. Malheureusement l'entreprise n'est pas un endroit où l'on vient pour rigoler. On doit y travailler et y gagner sa vie à la sueur de son front. Je n'ai donc pas la prétention de faire croire que dans le groupe tout le monde s'amuse.

N'est-ce pas là une vision un peu « sèche » du management ?
V. B. : Non, il faut nous connaître. Nous offrons aux salariés de sérieux atouts en perspective. Bolloré est une entreprise où il n'y a pas de politique, où personne ne songe à prendre la place de son voisin. Ensuite, avec la stabilité de notre capital et le temps que nous nous donnons, chacun sait que nous n'annoncerons pas demain des changements brutaux de stratégies. Ceci est un point essentiel. Enfin, Bolloré est très diversifié. Nous offrons de nombreuses opportunités pour passer d'un secteur à un autre. Le salarié qui est intéressé par un projet peut s'y investir et s'y épanouir. Espoir et vision de son avenir, cela aussi est très important. Pour preuve, le turnover de notre personnel qui est très faible.

Vous avez créé la Fondation de la 2e Chance en 1997. J'y ai repéré la petite phrase suivante : « pour ceux qui manifestent une réelle volonté de rebondir ». Ne serait-ce pas finalement l'expression de toute une philosophie de vie ?
V. B. : Nous avons choisi cette phrase avec Michel Giraud que je suis allé chercher lorsqu'il a quitté la vie publique. Nous sommes partis d'un constat : si malheureusement, il est facile et rapide de tomber dans le trou, il suffit d'un coup de main moral ou financier pour repartir rapidement. Encore faut-il en avoir envie, sinon on ne voit jamais passer la 2e Chance. Ceux qui sont en situation d'échec ne le sont pas depuis l'école primaire ; ils ont subi un accident de vie qui peut arriver demain à chacun d'entre nous. Il ne faut jamais désespérer, jamais abandonner, toujours continuer et persévérer. Depuis quatorze ans, nous avons aidé plus de 6.000 personnes en situation d'échec pour des raisons très variées. Nous appliquons d'ailleurs le principe de la 2e Chance au sein du groupe.

Vous avez d'autres actions humanistes et solidaires et pourtant vous n'en parlez pas.
V. B. : Nous avons « Earth Talent », un réseau social privé qui contribue au désenclavement des femmes en Afrique ; nous avons le musée mobile MuMo qui rend possible l'accès de l'Art à l'Enfance, avec des œuvres contemporaines présentées dans un container aménagé et modulable qui voyage douze mois sur douze partout en France et en Afrique.
Il est vrai que nous n'en parlons pas. Ces implications sociales ne sont pas faites pour soigner notre image. Nous les mettons en œuvre par ce que nous estimons devoir le faire. Ayant les fonds disponibles, il est de notre responsabilité sociale de les utiliser par des opérations de ce type.

Avez-vous des passions ?
V. B. : Ma première passion est de ne rien faire. Vous pourriez me laisser sur un bateau en plein milieu de l'océan, dans une rue à regarder les gens passer, dans un paysage de campagne à observer la nature... j'aime ne rien faire et ouvrir les yeux.
Ma seconde passion, c'est mon groupe, mais celle-ci est obligée. Finalement j'étais fait pour ne rien faire. Je suis un lézard contrarié.

Je sais pourtant que vous adorez les BD, n'est-ce pas une passion ?
V. B. : Je vais vous décevoir. J'ai effectivement une collection de BD, mais uniquement celles que je lisais lorsque j'étais jeune : de Spirou à Tintin, de Lucky Luck à Blake&Mortimer. J'ai aussi gardé tous mes jouets d'enfant. J'ai rassemblé tout cela dans une pièce que j'appelle ma pièce de régression. Après une analyse psychanalytique (sourire : NDLR), ce n'est que le moyen de me retrouver dans mon passé.

N'est-ce pas plutôt une pièce de réflexion ?
V. B. : Non, je dis bien de régression. Je reviens dans mon passé, au temps où j'étais heureux. C'est ma façon de voyager dans le temps. En passant une heure dans cette pièce, je rajeunis immédiatement et tous mes problèmes s'estompent.

N'êtes-vous pas heureux aujourd'hui ?
V. B. : Si bien sûr totalement et mon premier bonheur est ma famille que j'aime passionnément. Le second c'est mon groupe qui me donne tant de satisfactions.
Mais vous savez, le retour dans le passé est pour moi important. La dynastie, la tradition, l'histoire, les souvenirs...ce sont des sources dans lesquelles je me complais avec plaisir.

Vous qui passez votre temps à voir devant, j'ai quelques difficultés à vous imaginer regarder souvent derrière.
V. B. : Je dois être atteint du syndrome Peter Pan (sourire : NDLR). C'est sans doute un refus passager d'aller vers les responsabilités que par ailleurs j'assume avec bonheur tous les jours. Ce syndrome est ma capacité de me refaire en préservant mes jardins secrets.


Propos recueillis en entretien par Philippe Dermagne

Année de création : 1822
Activités principales : Transport & Logistique, Énergie, Industries (films plastiques, batteries et supercapacités, véhicules électriques), Médias & Communication, Télécoms
Chiffre d'affaires : 7 milliards d’€
Résultat net : 258 millions d’€
Effectif : 34.421 (dont France : 8.000)
Implantation internationale : plus de 100 pays sur les 5 continents



Lu 18679 fois Dernière modification le jeudi, 01 octobre 2015 15:20
Philippe Dermagne

En 1980, il crée sa propre société, une agence de publicité dédiée au BtoB, à la communication par l’écrit et à la motivation des forces de ventes. En 1995, il fonde l’une des toute premières agences multimédia française, en mettant en place un développement international en Suède, UK et Brésil. Depuis 2007, il est un journaliste qui présente la particularité d’avoir plus de 30 années d’expérience en tant qu’entrepreneur.
Ses terrains de prédilections : les RH, le développement durable, la gestion de flotte automobile. Son second métier : l’animation de colloques, tribunes et grands séminaires d’entreprise.

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