Eva Escandon, SMSM, « Femmes Chefs d’Entreprises » - Chef d’une entreprise industrielle, elle a su s’imposer dans un univers masculin

Eva Escandon, SMSM, « Femmes Chefs d’Entreprises » - Chef d’une entreprise industrielle, elle a su s’imposer dans un univers masculin

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Aujourd’hui PDG du groupe SMSM et présidente de l’association FCE France, regroupant des femmes chefs d’entreprises, Eva Escandon voulait être avocate, spécialisée dans le droit des affaires. Sa formation universitaire ne la prédestinait donc pas à devenir chef d’entreprise. Agée de 30 ans à peine, elle rejoint son père au début des années 90 pour l’aider à sauver son entreprise de chaudronnerie alors en dépôt de bilan. Elle ne devait y rester que peu de temps. Mais, contre toute attente, Eva Escandon est tombée amoureuse de l’industrie. C’est ainsi que commence la belle histoire d’une femme qui s’engage sans réserve, avec la volonté farouche de défendre une grande cause : la puissance et les atouts de la mixité.

Entretien avec Eva Escandon, PDG de la société métallurgique SMSM, Présidente de l’association « Femmes Chefs d’Entreprises »

GPO Magazine : Quelles sont, d’après vous, les qualités que doit posséder un entrepreneur pour réussir ?

Eva Escandon : Je répondrai en quelques mots simples : courageux, fonceur, enthousiaste. J’ajouterai quand même qu’il doit avoir une authentique et profonde envie d’entreprendre. Bien sûr, ce n’est pas une qualité en tant que telle, mais cette disposition d’esprit est essentielle pour franchir les obstacles qui ne manquent jamais de se présenter, à un moment ou à un autre dans la vie, d’un entrepreneur.

Par les temps qui courent, et sauf exceptions qui confirment une règle, cela devient de plus en plus compliqué d’être un dirigeant et, a fortiori, d’être un créateur d’entreprise. En acceptant de se consacrer corps et âme à l’entreprise dont on a la responsabilité, je dirai même qu’il faut sans doute être parfois un peu masochiste…

GPO Magazine : Vous avez pourtant repris l’entreprise familiale ?
E. E. : Pour tout vous dire, je voulais être avocate. Je n’étais donc pas du tout destinée à reprendre le flambeau de l’entreprise familiale aux côtés de mon père. Avant d’arriver au début des années 90, j’ignorais tout de l’inconcevable niveau d’enga­gement qu’il faut assurer pour prétendre gérer, manager et offrir un avenir à l’entreprise. Je pensais même que j’allais intellectuellement m’y ennuyer assez rapidement. Et c’est rigoureusement l’inverse qui s’est produit. Cela étant dit, aujourd’hui je pense qu’à certains moments, il faut effectivement avoir un côté « maso » pour tenir dans les moments difficiles ! (sourire –ndlr).

GPO Magazine : Vous considérez-vous comme une… héritière ?
E. E. : Non et oui à la fois. Non, car lorsque je suis arrivée, non seulement l’entreprise était en dépôt de bilan, mais de surcroît je ne voyais aucune perspective positive pour une PMI de chaudronnerie française ; pour moi, le secteur était en France promis à la disparition. Oui, car je considérais qu’il était de mon devoir d’aller épauler mon père et de tout faire pour sauver l’entreprise familiale. Au début, j’ai donc surtout été l’héritière de sérieuses difficultés économiques.

GPO Magazine : Et vous avez réussi ?
E. E. : Nous… avons réussi ! (insistant sur le « Nous » - ndlr). En deux ans seulement, ce qui est très rapide, mon père et moi avons redressé l’entreprise. Nous avons été capables de lui redonner des ailes et des perspectives d’avenir.

GPO Magazine : En toute franchise, vous attribuez-vous le mérite d’un redressement qui n’a pas dû être facile ?  
E. E. : Je ne m’attribue rien. D’ailleurs vous touchez ici à l’un de mes credo : les atouts de la mixité et de la complémentarité du tandem homme-femme dans toute entreprise et, en règle générale, dans toute organisation. Certes, nous étions… « un père et sa fille » avec la complicité et parfois avec toute la sincérité de désaccords entre quatre yeux (rire-ndlr) que ce lien familial induisait. Mais avant cela, et sans trop nous en rendre compte à l’époque, nous disposions de deux atouts majeurs.
Un, nous avions simplement des sensibilités, des approches et des visions parfois différentes sur une problématique donnée. Deux, il était l’homme de métier et l’homme de l’art expérimenté, alors que j’étais une femme juriste très orientée management et ressources humaines, dans l’ignorance totale de ce qu’était une PMI de chaudronnerie, un univers pas vraiment féminin. Nous avions tout pour ne pas nous entendre. Mais voilà, cela a remarquablement bien fonctionné. À mon sens et avec le recul, telles ont été les racines du redressement assez spectaculaire que nous avons su mettre en œuvre mon père et moi… ensemble. Bref… je n’aurais pas réussi sans lui, il n’aurait pas réussi sans moi. C’est une très belle histoire finalement…

GPO Magazine : Votre méconnaissance de la chaudronnerie et de la direction générale d’une PMI vous a-t-elle posé des problèmes ?
E. E. : En premier lieu et bien que ce soit lui qui m’ait appelée, mon père a mis du temps avant d’être convaincu que j’avais toutes les qualités et le caractère requis pour réussir. Je n’étais ni ingénieur, ni commerciale. Quand j’y pense aujourd’hui, c’est vrai que cela représentait un sacré handicap ! Mais au départ, je n’étais pas venue pour rester. Dans mon esprit, c’était uniquement pour mettre ma formation en droit des affaires et mon expérience de juriste au service de mon père, en lui permettant de sortir au mieux de l’ornière. Il est vrai que ma méconnaissance de cet univers industriel, qui plus est très masculin, m’a posé quelques problèmes. À force d’entendre ou que l’on insinue qu’éventuellement je ne serai pas capable de diriger l’entreprise parce que je n’étais pas technicienne, je finissais parfois par y croire. Mais je suis têtue et pugnace. Je ne lâche jamais.

GPO Magazine : Dans ces conditions, empreintes dirons-nous, d’une certaine adversité, comment réagissiez-vous ?
E. E. : J’ai toujours mieux fonctionné dans l’adversité et le stress que dans les conventions et la décontraction. J’aime me bagarrer. Ma nature est d’être combative, ce qui me fait parfois passer pour une personne un peu cassante et autoritaire. Simplement, lorsque j’ai une conviction, je la défends avec un ton qui passe parfois pour de la véhémence. Je puis vous assurer que ce n’est pas le cas, bien au contraire. Je veux tout simplement convaincre. Mais il est certain qu’il a fallu que je me batte pour conquérir et garder ma place, en prouvant tous les jours que j’étais capable de succéder à l’homme de l’art qu'était mon père. Pourtant sans lui, je ne serais jamais tombée… amoureuse de l’industrie et de notre métier.
J’ai vite réalisé que nous fabriquions des produits extraordinaires à base de talents et de compétences, avec un personnel hautement qualifié. J’en étais tellement fière que j’ai décidé d’organiser réguliè­rement des visites de l'entreprise, notamment pour des professeurs et leurs élèves. Ce qui m’a ému, ce sont mes collaborateurs, avec un pétillement dans leur regard, quand ils expliquaient leur métier à ces jeunes qui ouvraient grand les yeux, surpris et séduits . Il était important de revaloriser nos métiers. Régulièrement j’entendais aussi « On n’a jamais fait comme cela » ou encore « …mais tu n’y connais rien… »… ce genre de réflexions me galvanisait. J’étais convaincue d’apporter des idées nouvelles et une façon décalée de voir l’entreprise, notamment au niveau du management.

GPO Magazine : Quel était cet apport ?
E. E. : La richesse de la mixité. L’énorme potentiel que recèle la culture des différences. Et un peu de féminité et de douceur dans ce monde un peu trop « viril » parfois…

GPO Magazine : Mais encore ?
E. E. : Un chef d’entreprise ne peut plus être uniquement un expert de son métier. Aujourd’hui il doit être ouvert sur le monde, être connecté, savoir parfai­tement ce qui se passe ailleurs. S’il doit être sûr de ses savoir-faire techniques, il doit aussi connaître toutes les composantes de son univers concurrentiel. Pour cela il doit sortir de son bureau d’études, de ses produits. Il doit réaliser combien le monde qui l’entoure va vite et change en permanence. Il doit être connecté au monde. Par ailleurs, il y a 20 ou 30 ans, on nous expliquait qu’un chef d’entreprise devait être froid, calme, sans manifester la moindre affectivité. Aujourd’hui, le chef d’entreprise doit sortir de sa coquille. Les qualités à mettre en avant, notamment dans le management, se sont indéniablement féminisées. Sans tomber dans la sensiblerie, il faut laisser une part importante à l’émotion. Il faut pouvoir dire qu’on s’est trompé ou qu’on est ému.

GPO Magazine : Cette vue des choses est-elle à l’origine de votre engagement dans l’action collective ?
E. E. : Ma nature m’a toujours poussée à défendre des causes. Consciente qu’il fallait que je décou­vre d’autres expériences dans notre métier, j’ai commencé à m’intéresser à ma fédération professionnelle dans le Nord. Très vite j’ai voulu défendre mon industrie de la chaudronnerie. La défense de notre PMI au sein de la CCI de Dunkerque ou des insti­tutions patronales comme l’UIMM* ou le Medef, où les grandes entreprises règnent en maître, m’a semblé être une évidence et un combat importants. Quand j’ai rejoint la CCI de Dunkerque en tant qu'élue, j’ai fondé la Délégation de FCE** de la Côte d’Opale pour défendre notamment l'idée de parité dans les institutions consulaires. Auparavant, j’avais aussi créé un premier réseau, les Elles de l'industrie, dont l'objectif était de favoriser la mixité dans les métiers traditionnellement masculins. Ces actions et ces organisations m’ont beaucoup appris et apporté pour ma propre société, mais je crois avoir aussi apporté une sensibilité féminine en soulignant l’importance de la complémentarité et de la mixité.

GPO Magazine : Êtes-vous une féministe ?
E. E. : Je pense que quand on est une femme on se doit d'être féministe, mais pas dans le sens péjoratif du terme. Je suis féministe au sens où je suis convaincue que la mixité est l’une des conditions de la réussite des entreprises et de l’économie en règle générale. Avec mon père nous n’aurions jamais sauvé l’entreprise si nous n’avions pas été complémentaires. La place de la Femme, dans l’entreprise ou dans la société, a toujours été pour moi un vrai et grand sujet. Nous ne devons pas nous opposer, mais simplement admettre que les deux genres apportent leur pierre à l’édifice et au bien commun. Aujourd’hui présidente de FCE, j’ai pour tâche de poursuivre son objectif premier : favoriser l’obtention par des femmes de mandats dans les institutions et les instances économiques et sociales. Cela me correspond parfaitement.

GPO Magazine : Une récente enquête a révélé que les entreprises gérées par une femme sont en moyenne plus performantes que celles gérées par un homme. À votre avis, pourquoi ?
E. E. : Je pense que les femmes sont plus exigeantes avec elles-mêmes que les hommes. Elles doivent par ailleurs « sur-démontrer » leurs compétences et leur volonté d’engagement, ce qui les pousse à être meilleures encore.

GPO Magazine : Parlons un peu de vous et de votre caractère. Que ne supportez-vous pas chez les autres ?
E. E. : Ceux qui ne vont pas au bout des choses, ceux qui n’ont pas d’envie, ceux qui manquent de courage, ceux qui sont malhonnêtes, ceux qui placent l’intérêt personnel avant l’intérêt collectif et plus généralement, je ne supporte pas l'injustice, les postures et la pédanterie.

GPO Magazine : Quels défauts êtes-vous prête à nous révéler ?
E. E. : Maîtrisant assez mal le temps, j’ai tendance à être en retard, mais je ne fonctionne bien que sous pression. On me dit souvent que je coupe trop facilement la parole… je suis donc assez impatiente, mais je me soigne (rire - ndlr). Je suis peut être trop exigeante et trop perfectionniste et j'ai du mal à accepter la critique alors que je me remets paradoxalement constamment en question.

GPO Magazine : Avez-vous des refuges ?
E. E. : Avant, j’adorais me poser dans un transat au soleil... étant donné mes origines méditerranéennes… avec un bon livre de philosophie, cela m’allait très bien. Mais je n’ai plus guère le temps de lire. Alors pour décompresser j’ai tout simplement besoin de me retrouver seule, en m’éloignant du brouhaha du quotidien. Je me ressource par exemple très vite lorsque je me retrouve avec mon chien pour une balade solitaire en pleine nature. Je peux vous confier que j’ai horreur des mondanités, eu égard à mes activités et à mes fonctions, c’est paradoxal.

GPO Magazine : Allez… une dernière confidence…
E. E. : Cette confidence est encore un paradoxe… je n’aime pas me mettre en avant. Je me force donc tous les jours, sans doute par passion et avec la seule volonté de défendre mes convictions et les causes auxquelles je crois. Éthique, civisme, justice et bien commun sont des mots qui me parlent. Ils guident toute ma vie.

* Union des Industries et des Métiers de la Métallurgie

** Femmes Chefs d'Entreprise

Propos recueillis en entretien par Philippe DERMAGNE

 

Lu 13726 fois Dernière modification le jeudi, 01 octobre 2015 13:03
Philippe Dermagne

En 1980, il crée sa propre société, une agence de publicité dédiée au BtoB, à la communication par l’écrit et à la motivation des forces de ventes. En 1995, il fonde l’une des toute premières agences multimédia française, en mettant en place un développement international en Suède, UK et Brésil. Depuis 2007, il est un journaliste qui présente la particularité d’avoir plus de 30 années d’expérience en tant qu’entrepreneur.
Ses terrains de prédilections : les RH, le développement durable, la gestion de flotte automobile. Son second métier : l’animation de colloques, tribunes et grands séminaires d’entreprise.

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