Caroline Hilliet Le Branchu, Conserverie La Belle-Îloise - la créativité et la détermination

Caroline Hilliet Le Branchu, Conserverie La Belle-Îloise - la créativité et la détermination

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Rien ne prédestinait Caroline Hilliet Le Branchu à reprendre l’entreprise familiale, la Conserverie la Belle-Îloise. Titulaire d’une licence en Sciences économiques et diplômée d’une école de commerce, Caroline Hilliet Le Branchu a passé les huit premières années de sa carrière au sein du groupe IBM comme ingénieure d’affaires. Pourtant, l’idée de reprendre l’entreprise familiale a fait son chemin et s’est imposée comme une évidence.

Son credo : poursuivre la tradition de la conserve de poissons haut de gamme tout en travaillant à l’amélioration des différents process de l’entreprise et en poursuivant la logique d’innovation constante. Un pari réussi pour cette quadra au tempérament bien trempé, qui a reçu en 2016 le prix de la femme d’affaires Veuve Clicquot de l’année, un prix qui récompense l’esprit d’entreprise et la créativité. Sans parler de la détermination de cette entrepreneure au féminin, celle de projeter la Conserverie la Belle-Îloise dans un futur fait de projets innovants. L’aventure de la Conserverie la Belle-Îloise ne fait que commencer….

GPO Magazine : Votre grand-père qui a fondé la Conserverie la Belle-Îloise en 1932 était selon vos propres termes : « un rebelle mâtiné de visionnaire », qu’entendez-vous par là ?
Caroline Hilliet Le Branchu : À l’époque, l’entreprise de mon grand-père était un atelier de fabrication. Dans ces années-là, il y avait environ 160 conserveries en France et chacune d’elle ne travaillait qu’une seule espèce de poisson. En ce qui nous concerne, nous fabriquions des conserves de sardines. Pendant la saison de pêche à la sardine, 30 à 60 personnes travaillaient dans l’usine. Il n’y avait personne l’hiver. On est donc très loin, à cette époque, d’une PME.
La rupture pour l’entreprise se situe dans les années 60. Avec l’émergence de la grande distribution, l’idée est que l’ensemble des consommateurs accèdent à un nombre important de références. Avant cela, on achetait les denrées alimentaires dans des commerces de proximité. Les conserveries comme celles de mon grand-père vendaient alors à des grossistes qui eux-mêmes vendaient à des épiciers. À la naissance des GMS (Grandes et Moyennes Surfaces), les marchés grossissaient, et les industriels devaient fabriquer des volumes plus importants et moins chers, afin que tout le monde ait accès à tout. Ils devaient donc aussi transformer leur méthode de fabrication pour assurer ces volumes, et dégrader la qualité. Or, mon grand-père a refusé de rentrer dans cette logique-là, il ne souhaitait pas commercialiser sous sa marque une qualité inférieure à celle qu’il avait l’habitude de fabriquer. C’est pour cela que je le définis comme rebelle, car il a refusé de sacrifier la qualité de ses produits pour fabriquer plus de volume, moins cher. C’était viscéral ! Du coup, pour pouvoir continuer à vendre ses sardines, il a ouvert un magasin de vente directe aux particuliers au sein de son usine, et cela c’était vraiment visionnaire.
Aujourd’hui, si la Conserverie la Belle-Îloise existe toujours, c’est parce que mon grand-père a refusé de céder à la tentation de la modernité pour des raisons de valeur et de qualité, je dirai même par passion !

GPO Magazine : Faut-il être à la fois rebelle et visionnaire pour créer et voir pérenniser une entreprise ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Pas forcément. Si l’on considère le mot « rebelle » comme passionné, alors certainement qu’il faut l’être un peu. Ce qui est certain, c’est qu’il faut une vision pour se lancer dans cette aventure, savoir exactement où doit nous mener notre projet. Il faut aussi savoir s’entourer de femmes et d’hommes qui sauront nous accompagner dans notre entreprise.
Surtout, il faut être novateur ! La vie d’une entreprise n’est pas un long fleuve tranquille et chaque jour, il faut savoir se remettre en cause, faire preuve de créativité et innover (créer de nouveaux produits, inventer un nouveau concept de distribution, créer un nouveau business model,…). Je ne connais pas d’entreprise qui soit pérenne sans avoir dû, à un moment donné de sa vie, se transformer et innover radicalement.

GPO Magazine : De votre côté, étiez-vous prédestinée à reprendre les rênes de l’entreprise familiale ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Je n’étais pas du tout prédestinée à reprendre l’entreprise familiale. Mon père n’a pas voulu en parler à ses enfants, probablement pour ne pas nous mettre de pression et décider de notre vie à notre place. Mais ce n’est peut-être pas un hasard si j’ai fait une école de commerce… En tous les cas, c’est un réel choix de ma part que j’ai mûri au fil des années.

GPO Magazine : En janvier 2011, vous faites le grand saut car votre père vous passe la main, comment cela s’est-il passé ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Je suis arrivée en janvier 2006 à la Conserverie la Belle-Îloise avec le projet clair et planifié de reprendre l’entreprise. Auparavant, mon père et moi avons travaillé sur un plan de transmission à 5 ans, accompagnés d’un « coach ». La transmission ne s’est donc pas faite du jour au lendemain, mais de façon préparée. Le 31 décembre 2010, mon père a quitté l’entreprise, et j’ai pris les rênes de la Conserverie la Belle-Îloise le 1er janvier 2011. Depuis il n’est pas revenu, et m’a laissé libre et autonome pour diriger l’entreprise familiale. L’une des clés du succès de cette transmission est que nous avons construit un plan très rigoureux. De ce fait, les équipes n’ont pas été ébranlées par mon arrivée et cela s’est fait dans la continuité.

GPO MAGAZINE : Précisément, est-ce qu’il est préférable d’être dans la continuité ou dans la rupture lorsque l’on reprend une entreprise ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Toutes les entreprises ne se ressemblent pas et je connais des entreprises où la transmission s’est faite dans la douleur, et où le contexte nécessitait une rupture. Je distinguerai deux choses dans la notion de continuité : la continuité dans la stratégie et celle dans la culture managériale. En ce qui me concerne, lorsque je suis devenue dirigeante de la Conserverie la Belle-Îloise, je me suis inscrite dans la continuité stratégique pendant les 5 premières années de ma prise de fonction. Aujourd’hui, l’entreprise entre dans une autre phase qui nécessite de repositionner sa stratégie, et dans laquelle il s’agit de mener un certain nombre de transformations.

GPO MAGAZINE : Quels sont les principes du management auxquels vous êtes attachée ? Comment est organisée la Conserverie la Belle-Îloise ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Je souhaite que l’on tende le plus possible vers une logique de responsabilisation et d’autonomie. Faire en sorte que les collaborateurs d’une entreprise soient mis en situation d’avoir le pouvoir sur leurs actions, leurs projets et leurs façons d’exercer leurs missions. C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire, tant pour le manager qui peut être tenté de garder sa casquette directive, que pour les salariés qui ont parfois de l’appréhension à prendre leurs responsabilités pleines et entières. La Conserverie la Belle-Îloise était très traditionnelle dans son mode managérial, assez paternaliste avec un « patron » qui voit tout et décide de tout. Aujourd’hui, nous ne fonctionnons plus de cette manière, du fait du changement de génération d’une part, mais aussi parce que l’entreprise a grandi et que chacun des collaborateurs de l’entreprise maîtrise mieux son métier que je ne le ferais.
L’organisation de la Conserverie la Belle-Îloise est à la fois traditionnelle avec une hiérarchie classique (directeurs, chefs d’équipe, collaborateurs…) et avec des métiers. Et peut-être plus moderne dans son aspect « responsabilisation des collaborateurs », lesquels doivent résoudre eux-mêmes leurs difficultés. Les avantages de cette responsabilisation sont de deux ordres : la rapidité des décisions et des résolutions de problème, et la reconnaissance du travail de toute une équipe. Plus récemment encore, depuis 2 ans, nous avons structuré l’organisation de l’entreprise autour du management par les processus, ce qui requiert d’appréhender l’entreprise autrement que par une logique classique « métiers ». Il s’agit de proposer de travailler et de piloter les activités selon une logique transversale « processus ». On est ainsi dans un mode beaucoup plus collaboratif car on fait travailler les différents métiers entre eux. Il n’y a plus cette notion de hiérarchie au sein de ce processus et nous allons vers une entreprise plus agile sans être pour autant une entreprise libérée.

GPO MAGAZINE : À votre avis, qu’est-ce qui fait le succès de la Conserverie la Belle-Îloise ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Le socle fondamental du succès de la Conserverie la Belle-Îloise est d’abord la qualité de ces produits : c’est l’ADN de notre entreprise. La Conserverie la Belle-Îloise est également à la fois une entreprise traditionnelle et une entreprise moderne. En effet, nos produits sont fabriqués en Bretagne, donc ils font partie d’un territoire. Nous nous inscrivons dans quelque chose qui fait sens aujourd’hui, à savoir le terroir, le made in France. Par ailleurs, nous innovons ! Nous inventons chaque année des nouveaux produits, des nouvelles gammes, nos produits sont « tendances », nos packaging sont beaux, colorés, originaux. Ce sont là des fondamentaux solides et nous sommes fiers de nos différences. Mais pour être encore plus précise, je ne parlerai pas de succès, qui pourrait induire une notion d’éphémère, mais plutôt de réussite, qui tend vers la notion de pérennité.

GPO MAGAZINE : D’une façon plus générale, quelles sont les clés de la réussite pour un entrepreneur ?
Caroline Hilliet Le Branchu : À mon sens, il faut qu’une entreprise ait une vision claire sur là où elle se situe et là où elle veut aller. Il faut une ambition plus forte que soi pour tirer vers le haut l’entreprise. Mais on ne fait rien tout seul et il faut savoir s’entourer de collaborateurs de valeur. Et surtout, il convient de se remettre en cause en permanence sur tous les volets (vision, mode économique et managérial) : ce qui fait le succès d’un jour ne sera peut-être pas le succès de demain. D’une façon générale, il faut garder une grande humilité car rien n’est acquis. Bien entendu, l’innovation est fondamentale car pour créer et pérenniser une entreprise, il faut savoir innover.

GPO MAGAZINE : Vous avez reçu le prix de la femme d’affaires Veuve Clicquot 2016, est-ce une reconnaissance de vos valeurs ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Veuve Clicquot récompense chaque année, dans 27 pays, des femmes qui participent activement au monde des affaires et partagent les qualités de Madame Clicquot Ponsardin à savoir l’esprit d’entreprise, la créativité et la détermination. Je suis fière car, au travers de ce prix de la femme d’affaires Veuve Clicquot, il récompense quelque part la qualité de nos produits, notre savoir-faire, notre histoire de famille. Madame Clicquot a repris l’entreprise de son mari décédé et elle a été la première femme à diriger avec succès une maison de champagne. En ce qui me concerne, j’ai repris une entreprise ayant été dirigée par mon père, mon oncle, mon grand-père et cela n’allait pas forcément de soi de réussir à leur succéder. Car reprendre une entreprise est un véritable challenge.

GPO MAGAZINE : Est-ce une opportunité ou un handicap d’être une femme entrepreneure ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Lorsque l’on est entrepreneur, on prend des risques, on rencontre des obstacles qui sont les mêmes pour un homme et une femme. Les femmes chefs d’entreprise sont peu nombreuses et il faut savoir aussi saisir les opportunités de contact et de réseau. C’est une question de personnalité et d’attitude. Il faut oser : souvent les femmes n’avancent pas car elles doutent dans leur capacité à réussir. Elles sont leur propre frein et n’ont pas confiance en elles. En ce qui me concerne, je n’ai pas rencontré d’obstacles particuliers sur ma route en tant que femme. Pourtant l’activité de conserveur est très masculine et j’ai été tout de suite acceptée dans ce milieu.
Cependant, je sais que mon expérience n’est pas forcément représentative de celle de toutes les femmes, il y a encore des avancées à faire en matière d’égalité des chances homme / femme, les freins culturels restent puissants.

GPO MAGAZINE : Quel est votre challenge pour l’avenir ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Le challenge est de transformer à nouveau notre entreprise. Le monde de demain ne sera pas le même que celui d’aujourd’hui et il y a de nombreux défis à relever (digital, intelligence artificielle). Il faut d’une part, que l’on transforme notre modèle de distribution et d’autre part, que l’on s’ouvre plus à l’international. Pour le moment, nous sommes implantés en Belgique et un peu en Asie.

GPO MAGAZINE : En dehors de votre entreprise, comment vous ressourcez-vous ?
Caroline Hilliet Le Branchu : Ma famille et mes amis sont très importants pour moi. Ils sont une source d’équilibre et de bonheur. J’aime vivre avec eux des moments de convivialité. Les sports tels que la course et la natation me permettent de me régénérer. L’idéal étant de faire du sport avec des amis, ce que je fais en général. J’essaye de préserver le plus possible mes week-ends avec ma famille et mes amis. Je prends aussi des vacances. J’aimerai cependant voyager plus.

La Belle-Îloise en quelques chiffres LaBelleIloise

Création : 1932
Siège social : Boulevard Plein Ouest, 56170 Quiberon
Secteur d’activité : Conserverie de poissons
CA 2017 : 50 millions d’euros
Effectif : entre 350 et 650 collaborateurs selon les saisons
Nombre de boutiques : 77

Lu 1581 fois Dernière modification le mercredi, 18 juillet 2018 10:46
Linda Ducret

En 1987, elle devient avocate et crée son cabinet en exercice individuel en 1990. Depuis 2005,  elle est journaliste avec comme terrains de prédilections : les dossiers stratégie du dirigeant, propriété intellectuelle, nouvelles technologies, Incentive.....En 2009, elle publie un roman policier Taxi sous influence, finaliste du Prix du Premier roman en ligne.

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