Bernard Terrat, Fondateur d'ICBT : un entrepreneur pragmatique inspirant

Bernard Terrat, Fondateur d'ICBT : un entrepreneur pragmatique inspirant

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Né en 1945, Bernard Terrat a une formation en construction mécanique. Dès l’âge de 17 ans, il commence à travailler dans la mécanique de précision. Et à l’âge de 24 ans, il entre au sein du groupe ASA (machines textiles) où il aura pour missions successives de réorganiser une unité de production en Suisse, de reprendre la direction d’un sous-traitant de l’entreprise qui avait déposé le bilan et enfin de prendre la direction de la filiale brésilienne entre 1974 et 1981. En 1983, il décide de quitter ASA, alors en grande difficulté financière, car il n’a pas toute latitude pour mettre en œuvre un plan de relance.

Quatre mois plus tard, il rachète la société de fabrication de machines textiles ACBF, une filiale d’ASA située à Valence. Et avec l’aide des banques et de la municipalité, il investit 45 MF dans une nouvelle usine, réduit de moitié le personnel (en passant de 180 à 90 employés) et repart sur de nouvelles bases. Un électrochoc pour cette entreprise qui va rapidement lui permettre de dégager des résultats. Progressivement, Bernard Terrat va reprendre une bonne partie des activités du groupe ASA, notamment ses filiales Texwood USA en 1985, ARCT en 1986 et Verdol en 1987.

Des reprises d’entreprise en cascade qui se déroulent avec succès. ACBF devient alors ICBT et n’aura de cesse de se développer. Entre 1984 et 2000, le chiffre d’affaires de l’entreprise passe de 44 MF à 1,7 Milliard, soit une croissance de 100 Millions de francs par an. Une réussite que Bernard Terrat doit à l’implication, à la motivation et au professionnalisme du personnel et des équipes de direction, mais aussi au fait d’avoir su projeter des ruptures technologiques, doublées d’une stratégie « innovation flexibilité ». Son parcours hors du commun et sa volonté farouche de réussir les challenges ont fait de lui un entrepreneur qui, avec sa niaque, son enthousiasme et son énergie, a su porter au plus haut niveau international une entreprise française.


GPO Magazine : Vous avez une formation en construction mécanique en poche, comment s’est déroulée votre entrée dans la vie active ?
Bernard TERRAT : Pour des raisons familiales, j’ai dû travailler dès l’âge de 17 ans. J’ai ainsi débuté ma carrière dans la mécanique de précision à Saint-Etienne, tout en suivant les cours du soir du Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) et de l’IAE (Institut d’administration des entreprises). À 24 ans, j’ai été débauché par le groupe ASA et je suis ensuite resté dans des secteurs divers de la construction mécanique, en particulier pour la filière textile.

GPO MAGAZINE : Quel a été votre parcours ?
Bernard TERRAT : Au sein de la société ASA, j’ai accompli différentes missions telles que le contrôle de direction, la prise de direction à Lyon d’un sous-traitant défaillant, la réorganisation de la production de 2000 personnes chez un partenaire en Suisse Allemande. C’est d’ailleurs à la suite du succès de cette dernière mission que les Suisses ont voulu m’embaucher. Mais Monsieur Crouzet, alors président d’ASA, a désapprouvé. Je lui ai alors proposé de compléter ma formation en reprenant mes études, ce qu’il a finalement accepté. C’est ainsi que pendant 2 ans, j’ai bénéficié d’une formation alternée, dont l’une en management à King School (Bournemouth, UK). Pendant cette période, je continuais à prendre en charge les différentes missions qui m’étaient confiées.

De retour en France en 1974, on m’a alors demandé de prendre la direction d’une filiale en grande difficulté au Brésil, suite notamment à une grossière erreur d’étude de marché effectuée par le partenaire bancaire du groupe ASA. Pour des raisons de survie et de développement, j’ai pris la décision de diversifier les productions.

Par la suite, de 1974 à 1981, l’idée m’est venue d’aider les entreprises françaises qui souhaitaient s’implanter au Brésil, à fabriquer leurs premiers équipements, tout en les « brésilienisant ». Cela leur permettait de tester le marché et ensuite de réaliser leur propre implantation. À ce titre, nous avons travaillé pour Citroën Industrie, Michelin, Renault machine outils, Faiveley, Saint Gobain, Promecam, etc. Mais nous n’avions de fait plus aucune synergie avec le groupe ASA.

Et c’est alors qu’en 1982, le CIRI (Comité Interministériel de Restructuration Industrielle) qui a avait mis sous tutelle le groupe ASA, m’a demandé de rentrer en France au Directoire d’ASA. En 1983, les mesures de redressement du groupe que j’ai proposées n’ont pas été acceptées par les syndicats. J’ai donc démissionné pour me mettre à mon compte.

GPO MAGAZINE : Vous vous définissez comme un « industriel besogneux », qu’entendez-vous par cette expression ?
Bernard TERRAT : Il s’agit là d’un trait d’humour qui correspond néanmoins à une réalité… Plus sérieusement, j’appartiens à cette génération qui a su développer son business en travaillant sur des produits qui répondent aux besoins des clients. Notre élément de différenciation était de savoir faire ce que nos concurrents ne savaient pas faire. Aujourd’hui, une entreprise fait plus de marketing, de façon à créer un besoin, et le know-how devient alors moins un élément de différenciation. La technologie se standardise et se mondialise. L’objectif d’ICBT était de répondre au besoin client en lui apportant des solutions innovantes par la connaissance profonde de son métier. Tel était notre crédo et cette démarche nous a permis de gagner des parts de marché et a propulsé ICBT en tant que leader mondial sur certains de ses secteurs.

GPO MAGAZINE : Pouvez-vous nous parler de l’activité de vos sociétés, en particulier de celle du groupe ICBT (premier fabricant de machines textiles), dont vous avez été le fondateur et principal actionnaire ?
Bernard TERRAT : Tout d’abord, il faut différencier le secteur du textile de celui l’habillement. Alors que l’habillement est un métier de main-d’œuvre, le textile est un secteur d’investissements lourds, de l’ordre de 2 à 5 M€ par poste de travail. Dans les années 80, peu d’investisseurs auraient misé sur la relance de la machine textile. J’y ai cru et j’ai repris en 1984 une entreprise en déroute. ICBT a été créée sur des idées de ruptures technologiques. Nous avons mis au point un programme dénommé ATOUT (Anticipation, Technologie et Optimisation des unités de transformation). Nous avons tout remis à plat.

Déjà, il faut savoir qu’auparavant les machines textiles étaient très lourdes afin d’amortir les vibrations. J’ai voulu supprimer ces vibrations afin d’aller plus vite et de gagner en efficacité. Nous avons également fait de gros efforts de recherche & développement sur les fils de l’avenir (fils de verre, kevlar et carbone). Nous avons donc choisi de nous orienter vers les applications autour des textiles dits « techniques ». Et nous avions devant nous une multitude d’applications dans la quasi-totalité des secteurs industriels (équipements pour les pneus, fils de verre pour l’électronique, l’aéronautique ou encore carbone pour les industries spatiales, etc.). Notre marché de machines textiles était certes un marché de niche très technique, mais j’ai pressenti qu’il fallait aller plus loin et nous sommes devenus fournisseurs de solutions globales. Non seulement nous fournissions la machine mais également tout le process à nos clients. Ainsi, nous avons été amenés à avoir une orientation stratégique d’intégration verticale. Nous avons naturellement gagné au niveau des coûts et de la satisfaction de nos clients, et in fine cela nous a permis de nous distinguer de nos concurrents. Par la suite, nous avons apporté à nos clients des solutions d’organisation globale pour la gestion de leurs équipements, pour les qualités matières et la gestion des flux. La plupart des entreprises pour lesquelles nous avons travaillé s’inscrivent dans cette démarche d’organisation globale.

GPO MAGAZINE : Vous évoquez également une réussite par la flexibilité, qu’en est-il ?
Bernard TERRAT : Effectivement, la flexibilité est l’une des clés de la réussite de mes entreprises. Nous avons travaillé sur les machines textiles afin de les améliorer mais nous avons également travaillé la flexibilité. Il faut en effet savoir investir en fonction des marchés abordés. Par exemple, l’utilisation massive de la conception assistée par ordinateur nous a permis de créer ou de modifier des plans très rapidement, avec pour objectif de répondre rapidement aux variations de la demande en collant au plus près des besoins du client. Que veut ce client ? Comment le satisfaire ? Tel était notre questionnement.

GPO MAGAZINE : D’après vous, quel doit être le rôle d’un dirigeant d’entreprise ?
Bernard TERRAT : Pour moi le dirigeant doit, lui aussi, toujours garder la vision d’ensemble de sa fonction. Les entreprises les plus performantes telles que Apple, LVMH, Microsoft, Free ou encore Essilor, ont toutes à leur tête un dirigeant capable d’incarner des valeurs, une stratégie et une ambition. À ce prérequis s’ajoute l’habileté du chef d’entreprise à transformer son organisation et à anticiper les mutations majeures des marchés. Le rôle de ce dirigeant est de savoir se projeter et de partager ses valeurs à ses collaborateurs. Il faut savoir fédérer ses équipes et les motiver. Ces dernières années, le rôle du chef d’entreprise a beaucoup évolué : il n’est plus l’homme qui sait tout. En conséquence, il faut qu’il sache déléguer des tâches à son personnel. La jeune génération des managers est en quête de sens, il faut les impliquer davantage dans des projets en leur donnant de vrais challenges.

GPO MAGAZINE : Faut-il intégrer des nouvelles technologies au sein de l’entreprise aux fins d’améliorer la productivité ?
Bernard TERRAT : Aujourd’hui, tout s’accélère : le monde se transforme de plus en plus vite. Pendant longtemps l’amélioration de la productivité s’est faite par le gestuel de l’homme. Désormais, cette amélioration se fait par l’automatisation et la robotique. La technologie n’est donc plus au niveau de l’homme mais des machines. Il y a eu un véritable virage technologique et pour continuer à être compétitif, il faut intégrer de nouvelles technologies dans l’entreprise, en définissant celles qui seront les mieux adaptées.

GPO MAGAZINE : Les pouvoirs publics entendent capitaliser sur l’intelligence artificielle pour renforcer la compétitivité de la France, quelle place doit-on consacrer à cette technologie dans l’entreprise ?
Bernard TERRAT : Les algorithmes et l’intelligence artificielle occupent une place importante dans notre vie et dans le futur, cela continuera à s’accentuer. Le mot « algorithme » vient du nom d’un mathématicien perse du IX siècle, Al Khwârizmî. Une autre étymologie dit qu’un algorithme est un calcul (« arithmos » en grec) qui est tellement long et difficile qu’il en devient douloureux. On retrouve des algorithmes dans toutes les applications ayant une démarche binaire et statistique. L’algorithme est dit correct s’il arrive à résoudre le problème posé mais il peut y avoir des erreurs fondamentales. L’intelligence artificielle va remettre en cause un grand nombre de métiers (médical, finance, juridique,…) et va devenir l’un des principaux enjeux des prochaines années pour la plupart des secteurs. L’intelligence artificielle est d’ailleurs déjà un atout considérable pour les entrepreneurs. Elle pourrait accroître d’environ 40% en moyenne la productivité des entreprises d’ici 2035. En particulier, elle va permettre de mieux comprendre ses clients, d’optimiser les opérations et processus, de détecter les fraudes et pannes… L’avantage de l’intelligence artificielle est que l’on aura moins besoin de mémoriser : c’est un gain de temps considérable. Mais il faudra garder le correctif du bon sens, afin d’analyser les données de ces algorithmes.

GPO MAGAZINE : Quelle stratégie le dirigeant doit-il adopter pour que son entreprise soit pérenne ?
Bernard TERRAT : Aujourd’hui, la mondialisation a changé la donne sur un plan entrepreneurial. Si un dirigeant a une bonne idée, celle-ci se retrouve mondialisée dans la semaine. Les moyens financiers n’ont jamais été aussi importants (fonds d’investissement, prêts bancaires,…) lorsque l’on crée son entreprise. En fonction de cela, l’entrepreneur doit être conscient que la position de son entreprise peut être remise en cause à tout moment par de nouveaux arrivants sur son marché. Il faut donc être vigilant, et garder l’esprit de challenge en permanence.

GPO MAGAZINE : Certaines entreprises jugent inutiles de « travailler leur image de marque » et se retrouvent avec une image qui ne leur correspond pas : cette représentation inadéquate est-elle néfaste pour l’entreprise ?
Bernard TERRAT : Dans un contexte de forte concurrence, le nombre d’entreprises ayant la même activité a considérablement augmenté. Le seul moyen pour se distinguer des autres entreprises est de valoriser son image de marque, de renvoyer une image de marque de qualité. C’est un élément de différenciation positive sur ses concurrents qui permet de capter un marché. Il faut donc travailler son image de marque basée sur la perfection et le service. Grâce à elle, on peut mieux valoriser ses produits. C’est l’une des grandes forces d’entreprises comme LVMH ou Hermès d’avoir su mettre en place une image de marque forte et d’excellence.

GPO MAGAZINE : Avez-vous des regrets sur le déroulement de votre vie professionnelle ?
Bernard TERRAT : Non, aucun. J’ai eu un parcours formidable alors que les banquiers disaient qu’il n’y avait rien à faire pour redresser une entreprise dans mon secteur d’activité. Je ne les ai heureusement pas écoutés et j’ai même été distingué par des prix comme celui d’Entrepreneur de l’année ou par le premier prix de l’exportateur, entre autres. Par contre, quand j’ai démarré ma carrière à l’international, les communications étaient plus longues, les transports prenaient plus de temps. Alors si je n’ai qu’un seul regret, c’est celui de n’avoir pas eu à l’époque les outils d’aujourd’hui. J’évoquerai peut être aussi que le moment le plus difficile de ma carrière a été lorsque je n’étais plus aux manettes de mes sociétés, et pourtant je l’avais décidé. Mais j’interviens désormais dans de grandes écoles de commerce afin de prodiguer mes conseils à de jeunes futurs chefs d’entreprise et je suis consultant à un haut niveau. Il s’agit là de la phase « transmission de mon activité » et c’est également tout à fait passionnant.

Lu 4044 fois Dernière modification le lundi, 16 mars 2020 10:20
Linda Ducret

En 1987, elle devient avocate et crée son cabinet en exercice individuel en 1990. Depuis 2005,  elle est journaliste avec comme terrains de prédilections : les dossiers stratégie du dirigeant, propriété intellectuelle, nouvelles technologies, Incentive.....En 2009, elle publie un roman policier Taxi sous influence, finaliste du Prix du Premier roman en ligne.

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